...parce que les répercussions sont moindres

C’est ma journée sur Caracteres.ca…

C’est l’un de mes textes qui est publié sur Caracteres.ca aujourd’hui. J’ai essayé de décrocher un peu de mon style, sans m’éloigner totalement de ce que j’aime faire habituellement. Vos commentaires sont évidemment les bienvenus (sur Caracteres ou ici, à votre guise)…

C’est le premier texte d’une trilogie intitulée «Obsession Monochrome». Les trois textes mettent en valeur le rose, cette couleur naïve, au cœur d’un récit qui nettement moins candide.

En attendant que je vous montre les deux autres textes, probablement ici sur le blogue, vous seriez GIGA-AIMABLES d’aller voter au bas de mon texte, en lui attribuant un nombre d’étoiles. C’est par ici.

Je vous remercie à l’avance pour votre coup de main.


Le génie de Sylvain

Je tremble. Maintenant que je connais le fond de l’histoire, je ne peux faire autrement. Il est trop tard pour reculer. Trop tard pour changer d’idée. Trop tard pour remettre les choses en perspective ou en question. S’il m’a demandé mon aide, c’est qu’il en a réellement besoin. Autrement il s’arrangerait tout seul. Il est habitué de bosser en solo Sylvain. Mais s’il a voulu que je me joigne à lui, c’est sûr que ses ambitions sont démesurées. Il ne m’aurait pas dérangé pour des balivernes. Il n’userait pas de mon temps pour des sornettes. Jamais il ne me solliciterait pour de vaines bagatelles. Ce n’est pas son genre. Sylvain est un homme charismatique, mais tout de même réservé. Quand il prend la peine de vous charmer avec ses idées, c’est pour la peine. Il ne ferait pas de vagues s’il n’y avait pas d’eau dans sa marmite.

Je tremble. Mais ça en vaut le coup. Quand Sylvain deviendra célèbre, je serai celui qui se tiendra fièrement derrière lui. Et si par un malheur sordide il devait échouer, je pourrais alors me cacher au flanc de sa honte. Je n’ai pratiquement rien à perdre, sauf l’argent que j’ai investi dans le projet. Au fond, je ne tremble pas de peur, je tremble d’anticipation. C’est la fébrilité qui me donne ces vibrations corporelles. Mes spasmes sont le résultat d’une insupportable attente. Nous préparons de grandes choses. Toute cette histoire m’empêche de dormir. Et comme nous avons dû vendre la bergerie, il ne me reste que les boulons à compter pour arracher quelques heures de repos.

L’histoire du chéquier

Tout ça a commencé il y a une quinzaine de mois. Vous seriez surpris si vous saviez à quelle vitesse je me suis retrouvé impliqué dans le projet. Quand j’y pense, j’en ai des sueurs froides. Mais si c’était à refaire, je plongerais à nouveau, sans aucune hésitation.

« Il faut travailler avec rigueur. La détermination est la source de la réussite. » C’est avec ces mots, à quelques virgules près, que Sylvain s’est adressé à moi la première fois. Il avait les yeux ronds et le nez rouge. J’ai d’abord cru qu’il était en boisson, mais j’ai rapidement compris que ses récentes expériences pouvaient entraîner des effets secondaires. À cette époque, il était plutôt évasif quand on lui posait des questions sur ses projets. Il se disait débordé. Il se montrait exténué. Puis un jour – alors qu’il avait réellement bu – il s’est confié à moi. Son énergie révélatrice m’a d’abord fait peur, mais j’étais intrigué. Je ne disais rien, je le laissais seulement témoigner, en postillonnant des consonnes inégales, les récits de la création qui le rendait soudainement si fier. Après de longues minutes de monologue, il s’est immobilisé et s’est mis à fixer le sol. Puis, en remontant sèchement sa tête, il s’est adressé à moi dans un français approximatif. Il m’a demandé de l’aider avec une violence absurde dans la voix. Absurde parce qu’on demande rarement des services sur ce ton. Sur le coup de la fatigue, et parce que moi aussi j’avais quelques verres de pastis derrière la cravate, j’ai accepté en hochant nerveusement de la tête.

Il a souri comme je ne l’avais jamais vu sourire auparavant. Il m’a ensuite mis à la porte en me demandant de passer le voir le lendemain pour que je signe les papiers officiels avec lui. Je n’ai rien compris, mais j’ai acquiescé à sa demande qui me paraissait à la hauteur du mystère qui planait déjà depuis des mois. Avant de fermer la porte, il m’a demandé d’apporter mon chéquier avec beaucoup d’insistance dans le regard. Je sais reconnaître ces regards-là, mon père en faisait usage lorsqu’il voulait que je déneige l’entrée. Alors que je m’éloignais vers ma voiture, Sylvain en a rajouté sur le compte des chèques. « C’est important pour les Sylvanoïdes », disait-il. « Ça va prendre beaucoup d’argent », criait-il.

Ce soir-là, en m’endormant et en dégrisant, j’ai eu un sentiment d’accomplissement étrange. Comme si j’étais sur le point de faire quelque chose d’important. Comme si on venait de me mandater pour une mission cruciale. Les Sylvanoïdes ? Mais c’est quoi cette merde ?

La complice

Caroline est une épouse exemplaire. Elle est compréhensive et elle époussette la télévision avant chaque épisode de Joyal Barnabé. C’est mon feuilleton préféré. En échange, je sors les poubelles et je vide la litière du chat. Les poubelles c’est le lundi. La litière c’est variable. Ça dépend de Joyal Barnabé. C’est aussi le nom de mon chat.

Caroline est une femme adorable. Mais je n’ai jamais su comment lui annoncer les choses importantes. Je manque soit de tact, soit de détermination. La détermination est la source de la réussite. Il faut travailler avec rigueur. C’est ce que Sylvain me dirait, en ponctuant probablement avec plus d’entrain que moi. C’est un bon orateur Sylvain. Il sait convaincre. Il sait séduire aussi. Il a marié une femme splendide.

Caroline est une complice du quotidien. Mais je ne pouvais pas lui parler du projet de Sylvain avant d’en connaître les fondements. C’est pour des raisons stupides comme celle-ci que je lui mens parfois. Je me sens coupable, mais ça passe rapidement. Ce jour-là, avant d’aller rejoindre Sylvain pour remplir sa paperasse, j’ai dit à Caro que j’allais à la quincaillerie pour acheter un tournevis. Elle a résisté à mon mensonge en disant qu’on avait déjà plusieurs tournevis à la maison. J’ai rétorqué avec malice en disant qu’on n’en avait pas pour le genre de vis que je voulais affronter. Elle aurait bien aimé me poser des questions sur les vis en question, mais je suis sorti en vitesse avec mon foulard et mon chapeau melon. Je porte ce genre de chapeau depuis quelques mois pour redéfinir mon genre. Ça me donne une attitude de bon gars, un peu taciturne, mais sympathique et créatif. Je pense que c’est bon pour mon image. Sylvain m’a dit que ça me donnait un beau genre.

Le pacte

Lorsque je suis entré chez Sylvain, il ne m’a même pas laissé essuyer mes bottes sur le tapis. Il m’a attrapé fermement par le bras pour m’attirer vers le sous-sol. Il est chic le sous-sol de Sylvain ; on peut y boire de la bière en fût. J’aurais bien aimé que Sylvain m’en offre un verre, mais il avait la tête ailleurs. — As-tu apporté ton chéquier ?

— Oui…
— Serais-tu prêt à me faire un chèque de 20 000 dollars ?
— Sylvain ! Ce sont toutes mes économies ça ! Pourquoi t’as besoin de 20 000 piastres ?
— Laisse faire. Je pensais que tu étais prêt à faire de grandes choses avec moi.
— Ben là !
— C’est beau… Je vais demander à Carl.
— Explique-moi ton affaire avant que je signe mon chèque au moins !
— O.K., mais tu dois me promettre de n’en parler à personne. Et si jamais on te pose des questions, tu dis que c’est de la foutaise. Ça marche ?

Quand je suis parti de chez Sylvain, j’étais un peu abasourdi. Je venais de lui confier une grosse somme d’argent, mais ça ne me dérangeait pas. Comme c’était jeudi, j’avais plutôt la tête à rentrer chez moi au plus vite pour ne pas manquer le début de Joyal Barnabé. L’émission joue tous les jeudis et il y a des reprises le samedi soir. Mais la fin de semaine, je fais des soirées de yoga avec Carl. C’est sûr que je pourrais toujours louer les DVD de Joyal, mais ça coûte cher. Je n’ai pas l’argent pour ça. Je n’ai plus l’argent pour ça.

L’alibi du tournevis

En passant le pas de la porte, Caroline m’a demandé pourquoi j’avais mis autant de temps à la quincaillerie. J’ai improvisé en disant que j’ai dû visiter trois succursales pour trouver ce que je voulais. Elle semblait fière de moi. Elle me regarde toujours avec admiration lorsque je porte mon chapeau melon. Sylvain devait avoir raison. Ça me donne un beau genre. Quand Caro m’a demandé pourquoi je ne ramenais aucun sac et aucun tournevis, j’ai figé.

— T’es encore allé te saouler la gueule avec Sylvain, c’est ça ?
— Non ! Tu vois bien que je n’ai pas bu.
— J’ai regardé dans l’atelier et on a tous les tournevis qui existent : tournevis étoile, tournevis plate, tournevis carré… et en différentes tailles.
— Ce qu’il me fallait, c’est un tournevis circulaire.
— Hein ?
— Un tournevis circulaire Caro, tu ne connais rien là-dedans, fais-moi confiance.
— Ça n’existe pas un tournevis circulaire ! Et même si ça existait, ça ne fonctionnerait pas. Ça tournerait dans le beurre !
— As-tu vu la manette de la télé ?
— Avoue-le donc que t’étais encore avec Sylvain.
— C’est de la foutaise !

Sylvain serait fier de moi. J’ai enlevé mon chapeau et je suis allé m’étendre sur le sofa avec une bière. Juste à temps pour le début de mon programme. C’était un épisode étrange. Les auteurs de Joyal Barnabé sont forts sur la déroute. Il arrive qu’on n’en sache pas plus à la fin de l’histoire qu’à son début…


Un magasin de jeans

Depuis que je travaille au rayon des jeans, c’est la déprime. J’ai recommencé à boire, dans le rayon des jeans. Dans le rayon des jeans, je bois sans arrêt. Et je suis triste. Je pleure sur le denim et je m’insurge. Mon statut d’esclave, dans le rayon des jeans, me fait boire. Ça inquiète Alice. Elle m’a dit qu’elle retournerait avec André si je ne me reprenais pas en main.

André est un rat.

André.

André est un rat.

Dans le rayon des jeans. Dans le rayon des jeans, je tente de refaire ma vie.

André est un rat.

Un jour, je pourrai me payer des jeans.


L’Australie : un leurre

(hommage au numéro «La Finlande n’existe pas» de l’humoriste Philippe Cigna)

Admettons-le d’entrée de jeu, l’Australie – telle qu’on la conçoit dans les atlas et autres références géographiques – est une invention. Typographiquement parlant, le terme «Australie» existe, certes, entre autres parce qu’il en est mention dans ce texte, mais il ne subsiste que grâce aux habiles stratèges qui le galvaudent. Qui d’entre vous est déjà allé en Australie? Qui? Parmi ceux qui prétendent y avoir mis les pieds, il y a deux catégories de personnes: les menteurs et les naïfs. Ceux qui servent la conspiration et ceux qui se sont laissés berner par l’illusion du continent isolé.

Les sceptiques rétorqueront sitôt en invoquant l’argument du kangourou; l’alibi du koala. Où vivraient ces pauvres bêtes si l’Australie n’était qu’un leurre? Mes chers amis, raisonnez-vous! ce n’est pas parce que vous connaissez Picsou que Canardville (de l’anglais Duckburg) existe. Votre foi aveugle en ce pays fabriqué – tant dans l’imaginaire collectif que dans la foutaise ambiante – n’a d’égal que votre inertie par rapport à la mise en lumière de ce scandale toponymique. Évidemment, j’ai déjà été crédule, un peu comme vous. Aujourd’hui il me paraît clair que les animaux qu’on dit d’origine australienne ont été inventés par les compagnies de peluches. Un confrère me confiait récemment que la poche ventrale du kangourou, cet animal mythique, aurait été cousue sur les premiers prototypes afin que les enfants puissent y ranger leurs petits secrets (journal intime, porte-bonheur, monnaie…).

Une amie, de retour d’un voyage lointain (la destination est volontairement omise afin que cette copine, qui m’était jadis chère, puisse garder sa crédibilité), m’a avoué s’être éprise d’un homme qu’elle qualifiât d’indigène. Ceux qui me connaissent pourraient deviner, d’ores et déjà, sans même que j’en décrive la teneur, l’état dans lequel je me suis trouvé devant cette annonce. Ce qui m’a déchiré à ce moment précis, ce n’est pas le cruel constat que j’ai dû faire face à l’ignorance de ma comparse, mais plutôt l’improbabilité de la poursuite de notre amitié. Puisqu’elle était conquise par l’ennemi, je devais m’éloigner. Et c’est ce que je fis.

Chaque fois que je trimbale ce discours d’inexistence, je ne peux m’empêcher de faire référence au 26 janvier, jour de la fête nationale australienne. Or, le 26 janvier coïncide aussi avec la fête nationale de l’Inde – comme le hasard fait bien les choses! Quel pays se targuerait de ne pas avoir le monopole de sa propre célébration annuelle? Un pays qui n’existe pas, vous l’avez dans le mille! Des acteurs importants dans l’establishment du complot ont déjà tenté de me faire avaler que c’était plutôt l’Inde qui était digne de la mythologie. Face à cet argumentaire boboche, j’ai facilement pu démontrer ma thèse en m’équipant d’un épi de blé-d’Inde et d’un cochon d’inde. Ces choses, que je traîne toujours dans mes poches, sont des preuves irréfutables, tangibles, de l’existence de l’inde et, par extension, du caractère mensonger de la théorie australe.

Faites circuler cette lettre, je vous en prie,
Edward Lee Martel, cartographe


Les murmures d’Olivier

La soupe est froide. Mariette est assise seule à table. Cinq chaises vacantes amplifient la tristesse du portrait. Le pain est tranché. La croute est dure. Olivier n’a pas emballé la baguette de façon hermétique. Les cadres ne sont pas à l’équerre, comme pour justifier l’atmosphère misérable qui enfume la cuisine.

La soupe est glacée. Mariette pousse son bol d’un soupir qui s’économise. Le reflet d’une dame défaite miroite sur la coutellerie d’argent des grandes occasions. Dehors le vent siffle. Les planchers de la vieille maison craquent sans leur réconfortante régularité. L’absence d’Olivier survit à chaque distraction.

La soupe est figée. Mariette essuie une larme avec un sous-verre en dentelle. La croute du pain demeure la seule trace — désintéressée — de la dernière journée d’Olivier. Elle s’émiette au même rythme que les secondes qui sépare la mère désabusée de son fils désillusionné. Le Corps du Christ. Les murmures d’Olivier.


Un secret bien gardé

Il n’est plus comme avant. Ça se passe dans le regard. C’est vide. Il m’a annoncé qu’il voulait partir. Le Congo, la Pologne… c’est loin d’être clair. Il a prononcé ton nom à quelques reprises. Il affichait un neutre naturel qui me donnait envie de lui faire beaucoup de mal.

Il comptait de l’argent. Il pleurait de l’or. Je n’ai jamais compris pourquoi. Dans la foulée, j’ai même vu son pénis. Je te raconterai une autre fois. Je dois t’avouer que j’ai longtemps pensé à toi pendant ma brève rencontre avec lui. Comme si tu étais le point central de cet échange improbable.

Je lui ai mis mon poing sur la gueule. Comme ça, sans avertissement, au début du troisième paragraphe. Il a bien ri. Et il a continué de compter de l’argent, comme si rien n’était jamais arrivé. Ni au moment même, ni auparavant. Il pilait du fric sur son lit en murmurant des chiffres.

Il m’a offert un verre. J’ai accepté, plus par pitié que par soif. Chaque fois qu’il me regardait, je prenais une gorgée pour justifier mon silence. J’avais encore l’image des larmes d’or en tête. À quatorze carats la pleurniche, ça commence à valoir la peine. Si tu en doutes, passe le voir.

Et Sonia est arrivée, probablement pour complexifier l’histoire. Elle n’avait rien de spécifique à ajouter au récit. Un moment donné, j’ai compris qu’elle agissait comme un élément de décor qui venait briser l’effet de huis-clos entre lui et moi. À l’odeur, je crois qu’elle avait bu.

Neuf mille huit cents, neuf mille neuf cents, dix mille. Le compte était bon. C’est là qu’il a arrêté de compter. Puis, avec une nonchalance difficile à oublier, il a placé tout l’argent dans une poche de hockey. J’ai fini mon verre d’un seul trait et j’ai finalement osé une question.

— Pourquoi quand tu pleures ça coule doré? C’est pas normal!

— Va chier p’tit crisse de trou d’cul! Y’a des affaires que tu peux pas dire. Depuis que t’es rentré icitte, tu fais ton hypocrite. Out of the blue, tu me câlisses un coup de poing, tu dis pas un crisse de mot pis après tu penses que je vais te dire pourquoi je pleure de l’or? Tu peux ben aller chier!

Il m’a offert un autre verre. J’ai refusé, plus par peur que par envie. Il semblait offusqué par mon abstinence. J’ai profité de l’espace de malaise pour annoncer mon départ. Il a essuyé le sang sur le bord de sa bouche avec la manche de sa chemise. Il m’a salué avec une politesse inégalable.

Une fois dehors, j’ai pris quelques grandes respirations pour m’imprégner du moment. J’ai dû m’asseoir en face de l’immeuble pour retrouver mes esprits. Il devait être minuit et quart quand j’ai vu Sonia sortir à son tour. Dans ses bras, elle tenait quelque chose de gros, comme une poche de hockey.


Verso

Je suis le dos de page. Le verso du recto. Je suis le derrière de page. Le versant du rectum.

Pour les cheapos, je représente l’économie. Pour les patrons de bureaux, je ne suis qu’ergonomie.

- Ginette, sors-moi ça en quarante copies recto verso. Ça va prendre moins de place dans ma serviette.

Trouée en mon flanc droit, je suis la feuille que l’on retourne d’un doigt franc. Jamais je ne porte l’introduction d’un texte ; on me laisse plutôt les restes. Parfois, on abuse de ma surface pour prendre des notes à la mine. Des compléments d’information. Du griffonnage de fin de rencontre. Du surplus de paperasse.

Je suis l’envers de la médaille. Le berceau de l’endos. Je suis la page de seconde main. Le créneau des écolos.


Le gars du courrier (proposez votre propre fin)

On fait un jeu. J’ai commencé à écrire une courte histoire, mais je ne l’ai volontairement pas terminée. Je vous invite à poster votre propre fin en commentaire à ce billet. Rien de très long. Un paragraphe de 50 à 100 mots, tout au plus, qui s’inscrit dans l’essence du texte.

Il y a un nouvel affichage à mon travail. Commis de bureau classe I. Ça m’intéresse beaucoup, mais dans les couloirs, tout le monde s’entend pour dire que Jacques Fradette est pressenti pour le poste. Si je veux avoir des chances, je devrai le liquider.

Ici, je suis celui qu’on appelle «le gars du courrier». Presque personne ne me connaît sous mon vrai nom. Je m’appelle Marc-Antoine Bilodeau. Tous les matins, je récupère le courrier et je le distribue dans les 476 cases des employés. J’ai une case moi aussi, mais elle ne sert à rien puisque je prends toujours mes lettres à même la poche de tri. C’est ce qu’on appelle être aux premières loges. Ça me rend très fier. Je suis un employé rigoureux et silencieux. Et si je veux me démarquer pour le concours, je devrai éliminer la compétition.

Pour être admissible pour la promotion que je convoite, je dois d’abord soumettre ma candidature. Mais Suzanne Giroux, la fille des R-H, est sur le comité de sélection. Elle me déteste. Il me faudra la tuer pour être sûr qu’elle n’influence pas les autres avec ses préjugés.

Qui aurait cru un jour que je serais en lisse pour un boulot aussi important ? Certainement pas Julien Minville, ce jeune premier prétentieux qui ne manque pas une occasion de m’utiliser comme faire-valoir. Il m’est antipathique, mais je ne crois pas qu’il représente une menace dans ma démarche. Il n’a rien à foutre de cet emploi. Il est déjà bien placé au sein de l’entreprise. Mais comme je ne veux rien laisser au hasard, je vais l’éclater au passage. Au pire, ça me fera une case de moins à remplir si je suis condamné à rester au courrier.

Je suis allé chercher les formulaires pour me présenter. La secrétaire, Nathalie Caron, m’a souhaité la meilleure des chances avec du sarcasme dans la voix. Comme si elle prétendait que je ne faisais pas le poids. C’est sûr, je le jure, elle ne peut plus vivre.

Avant de retourner les papiers dûment remplis, je suis passé au bureau de François Lepage. C’est vraiment un bon gars. S’il y a quelqu’un que je suis capable d’endurer, c’est bien lui. J’avais besoin de sa signature pour postuler officiellement. Il a accepté sans hésiter. Il est comme ça Frank, il donne sans compter. En sortant de son bureau, j’ai vu Jacques Fradette y entrer. C’est un drôle de hasard. François ne peut pas m’endosser et continuer de fraterniser avec l’ennemi. Ça me fait beaucoup de peine, mais il devra mourir lui aussi.

Ce matin, en m’occupant du courrier, j’ai souri en voyant la case de Sonia Picard. C’est l’épouse de Fradette. Elle va être terrassée par le décès de son mari. Son capital de sympathie la placera en bonne position pour le concours. Son sacrifice me semble inévitable.

Et maintenant, c’est le temps de soumettre votre fin!


Profil d’entreprise

Je suis sorti de l’épicerie avec un concombre dans chaque poche. Je ne les ai pas payés. Au total, j’ai sauvé près de trois dollars. Si je fais ça tous les jours, pendant un an, c’est plus de mille dollars que j’aurai économisé. Et c’est comme ça que j’ai trouvé mon modèle d’affaires.

Je prends tous les concombres qui s’offrent à moi et je les garde. C’est assez simple à la base. Prendre aux riches et ne pas donner aux pauvres. Je suis le Robin des bois des fruits et légumes. Quand je pense à ce surnom que je me suis donné, je me trouve très drôle.

Mon mode de vie est risqué. C’est pour ça que j’ai décidé de me restreindre à ne voler que du concombre. J’ai remarqué qu’aucune caméra n’était braquée sur présentoir de concombres à l’épicerie. J’ai su que je pourrais tourner cette négligence marchande à mon avantage.

Un jour, je me suis presque fait prendre par un commis zélé. Il était en train de remplir le rack de citrouilles lorsqu’il m’a vu en train d’enfiler des concombres dans mes manches. Sans même s’assurer de mon crime, il s’est adressé à moi avec un ton accusateur.

- Hey ! dépose ce que tu viens de prendre mon p’tit tabarnak !
- Non !

J’ai résisté et je suis parti. Si je devais baisser les bras à chaque échec, ma belle aventure aurait pris fin depuis longtemps. Il faut avoir la conviction de ses gestes. Dans l’adversité, il faut rester fort. Moi, ma confiance, je l’ai acquise un concombre à la fois.

Je ne vous cacherai pas que je suis écœuré de manger du concombre. Deux ou trois fois par semaine, ça peut aller, mais sept jours sur sept, ça commence à faire beaucoup de concombre. Mes amis m’appellent désormais «le concombre», ce n’est pas peu dire.

C’est à partir de mes nausées que j’ai eu l’idée de raffiner mon entreprise. Je ne devais pas manger tout le concombre. Je devais aussi en vendre pour pouvoir m’acheter autre chose. Par exemple, récemment, j’ai pu me payer une bouteille de Gatorade.

J’ai plusieurs clients réguliers. Des fois on me commande du concombre. Des fois c’est du concombre anglais. Mais je livre toujours la marchandise assez rapidement. Sans vouloir me vanter, je pourrais dire que j’ai le monopole du concombre dans mon quartier.

Dans un avenir assez proche, je pense à prendre de l’expansion. Mais pour l’instant je vais continuer de me concentrer sur ce que je sais faire le mieux. Vous l’aurez deviné, je fais encore référence au fait que je dérobe des concombres.


La ponctuation (version 1)

Texte #1 d’un triptyque réalisé dans le cadre d’un atelier d’écriture. Comme il s’agit d’une première version, vos commentaires et suggestions sont les bienvenus. Vous pouvez aussi lire le texte #2 et le texte #3.

***

Nous sommes le comité de ponctuation. Nous sommes toujours à l’heure. Nous ponctuons de façon ponctuelle. Été comme hiver. L’automne aussi. Mais au printemps, quelques suppléants sont embauchés. Il arrive, par exemple, de voir la virgule remplacer la cédille la fin de semaine. On y voit que du feu. Sinon, le tiret et le trait d’union s’échangent parfois des quarts de travail, même si l’un d’eux est habitué d’en mener plus large. Ils se sont toujours entendus là-dessus par le passé. Ils ont le passé composé qui s’accorde.

Nous comptons plusieurs intellectuels dans nos rangs. L’une est en train de compléter sa thèse sur la réalité des parents. Une parenthèse. Plusieurs vétérans de l’élite assurent une présence symbolique lors des rencontres. $, %, € ou @ pour ne nommer que ceux-là. Il y en a aussi qui sont plus manuels. Je connais bien trois ou quatre petits points qui s’occupent de la suspension. Les points sont parfaits pour la besogne technique. Ils sont pointilleux.

Nous sommes fiers de notre rôle. Nous donnons l’essence au texte. Nous sommes essentiels. C’est grâce à nous que le souffle est maintenu tout au long des vers. Nous sommes des souffleurs de vers. Sans la ponctuation, combien de lecteurs seraient morts par manque d’air? La nécrologie s’en retrouverait probablement plus cocasse. Mort de rire? Mort de lire! Taxé par une syntaxe trop lourde, feu Roland Laurent s’éteint à l’âge de la liaison.

Nous rions parfois. « Un jour, il m’est venu à l’idée d’élider », dit l’apostrophe en apostrophant son interlocuteur. Nous nous sommes marrés lors de cette rencontre, même si plusieurs en avaient marre. Ça nous a permis de décompresser un peu, tout en mettant les points sur les «i». Lazy, comme les paresseux que nous étions à l’époque. Incapables de prendre une décision unanime sur les propositions. Nous avions l’incise indécise.

Nous nous apprécions beaucoup au sein du comité. L’accolade est toujours prête pour une étreinte, même si le dièse y voit parfois un bémol. Nous nous tenons serrés, entre guillemets ou entre crochets. Le saut de paragraphe et l’espace sont plus distants, certes, mais nous ne pouvons pas leur en tenir rigueur. Ils sont rigoureux. Des grands travailleurs qui s’effacent au profit de la tâche.

Et quand on nous demande pourquoi tous les paragraphes sont égaux, nous justifions.

Point final

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