...parce que les répercussions sont moindres

Les murmures d’Olivier

La soupe est froide. Mariette est assise seule à table. Cinq chaises vacantes amplifient la tristesse du portrait. Le pain est tranché. La croute est dure. Olivier n’a pas emballé la baguette de façon hermétique. Les cadres ne sont pas à l’équerre, comme pour justifier l’atmosphère misérable qui enfume la cuisine.

La soupe est glacée. Mariette pousse son bol d’un soupir qui s’économise. Le reflet d’une dame défaite miroite sur la coutellerie d’argent des grandes occasions. Dehors le vent siffle. Les planchers de la vieille maison craquent sans leur réconfortante régularité. L’absence d’Olivier survit à chaque distraction.

La soupe est figée. Mariette essuie une larme avec un sous-verre en dentelle. La croute du pain demeure la seule trace — désintéressée — de la dernière journée d’Olivier. Elle s’émiette au même rythme que les secondes qui sépare la mère désabusée de son fils désillusionné. Le Corps du Christ. Les murmures d’Olivier.


Un secret bien gardé

Il n’est plus comme avant. Ça se passe dans le regard. C’est vide. Il m’a annoncé qu’il voulait partir. Le Congo, la Pologne… c’est loin d’être clair. Il a prononcé ton nom à quelques reprises. Il affichait un neutre naturel qui me donnait envie de lui faire beaucoup de mal.

Il comptait de l’argent. Il pleurait de l’or. Je n’ai jamais compris pourquoi. Dans la foulée, j’ai même vu son pénis. Je te raconterai une autre fois. Je dois t’avouer que j’ai longtemps pensé à toi pendant ma brève rencontre avec lui. Comme si tu étais le point central de cet échange improbable.

Je lui ai mis mon poing sur la gueule. Comme ça, sans avertissement, au début du troisième paragraphe. Il a bien ri. Et il a continué de compter de l’argent, comme si rien n’était jamais arrivé. Ni au moment même, ni auparavant. Il pilait du fric sur son lit en murmurant des chiffres.

Il m’a offert un verre. J’ai accepté, plus par pitié que par soif. Chaque fois qu’il me regardait, je prenais une gorgée pour justifier mon silence. J’avais encore l’image des larmes d’or en tête. À quatorze carats la pleurniche, ça commence à valoir la peine. Si tu en doutes, passe le voir.

Et Sonia est arrivée, probablement pour complexifier l’histoire. Elle n’avait rien de spécifique à ajouter au récit. Un moment donné, j’ai compris qu’elle agissait comme un élément de décor qui venait briser l’effet de huis-clos entre lui et moi. À l’odeur, je crois qu’elle avait bu.

Neuf mille huit cents, neuf mille neuf cents, dix mille. Le compte était bon. C’est là qu’il a arrêté de compter. Puis, avec une nonchalance difficile à oublier, il a placé tout l’argent dans une poche de hockey. J’ai fini mon verre d’un seul trait et j’ai finalement osé une question.

— Pourquoi quand tu pleures ça coule doré? C’est pas normal!

— Va chier p’tit crisse de trou d’cul! Y’a des affaires que tu peux pas dire. Depuis que t’es rentré icitte, tu fais ton hypocrite. Out of the blue, tu me câlisses un coup de poing, tu dis pas un crisse de mot pis après tu penses que je vais te dire pourquoi je pleure de l’or? Tu peux ben aller chier!

Il m’a offert un autre verre. J’ai refusé, plus par peur que par envie. Il semblait offusqué par mon abstinence. J’ai profité de l’espace de malaise pour annoncer mon départ. Il a essuyé le sang sur le bord de sa bouche avec la manche de sa chemise. Il m’a salué avec une politesse inégalable.

Une fois dehors, j’ai pris quelques grandes respirations pour m’imprégner du moment. J’ai dû m’asseoir en face de l’immeuble pour retrouver mes esprits. Il devait être minuit et quart quand j’ai vu Sonia sortir à son tour. Dans ses bras, elle tenait quelque chose de gros, comme une poche de hockey.


Verso

Je suis le dos de page. Le verso du recto. Je suis le derrière de page. Le versant du rectum.

Pour les cheapos, je représente l’économie. Pour les patrons de bureaux, je ne suis qu’ergonomie.

- Ginette, sors-moi ça en quarante copies recto verso. Ça va prendre moins de place dans ma serviette.

Trouée en mon flanc droit, je suis la feuille que l’on retourne d’un doigt franc. Jamais je ne porte l’introduction d’un texte ; on me laisse plutôt les restes. Parfois, on abuse de ma surface pour prendre des notes à la mine. Des compléments d’information. Du griffonnage de fin de rencontre. Du surplus de paperasse.

Je suis l’envers de la médaille. Le berceau de l’endos. Je suis la page de seconde main. Le créneau des écolos.


Le gars du courrier (proposez votre propre fin)

On fait un jeu. J’ai commencé à écrire une courte histoire, mais je ne l’ai volontairement pas terminée. Je vous invite à poster votre propre fin en commentaire à ce billet. Rien de très long. Un paragraphe de 50 à 100 mots, tout au plus, qui s’inscrit dans l’essence du texte.

Il y a un nouvel affichage à mon travail. Commis de bureau classe I. Ça m’intéresse beaucoup, mais dans les couloirs, tout le monde s’entend pour dire que Jacques Fradette est pressenti pour le poste. Si je veux avoir des chances, je devrai le liquider.

Ici, je suis celui qu’on appelle «le gars du courrier». Presque personne ne me connaît sous mon vrai nom. Je m’appelle Marc-Antoine Bilodeau. Tous les matins, je récupère le courrier et je le distribue dans les 476 cases des employés. J’ai une case moi aussi, mais elle ne sert à rien puisque je prends toujours mes lettres à même la poche de tri. C’est ce qu’on appelle être aux premières loges. Ça me rend très fier. Je suis un employé rigoureux et silencieux. Et si je veux me démarquer pour le concours, je devrai éliminer la compétition.

Pour être admissible pour la promotion que je convoite, je dois d’abord soumettre ma candidature. Mais Suzanne Giroux, la fille des R-H, est sur le comité de sélection. Elle me déteste. Il me faudra la tuer pour être sûr qu’elle n’influence pas les autres avec ses préjugés.

Qui aurait cru un jour que je serais en lisse pour un boulot aussi important ? Certainement pas Julien Minville, ce jeune premier prétentieux qui ne manque pas une occasion de m’utiliser comme faire-valoir. Il m’est antipathique, mais je ne crois pas qu’il représente une menace dans ma démarche. Il n’a rien à foutre de cet emploi. Il est déjà bien placé au sein de l’entreprise. Mais comme je ne veux rien laisser au hasard, je vais l’éclater au passage. Au pire, ça me fera une case de moins à remplir si je suis condamné à rester au courrier.

Je suis allé chercher les formulaires pour me présenter. La secrétaire, Nathalie Caron, m’a souhaité la meilleure des chances avec du sarcasme dans la voix. Comme si elle prétendait que je ne faisais pas le poids. C’est sûr, je le jure, elle ne peut plus vivre.

Avant de retourner les papiers dûment remplis, je suis passé au bureau de François Lepage. C’est vraiment un bon gars. S’il y a quelqu’un que je suis capable d’endurer, c’est bien lui. J’avais besoin de sa signature pour postuler officiellement. Il a accepté sans hésiter. Il est comme ça Frank, il donne sans compter. En sortant de son bureau, j’ai vu Jacques Fradette y entrer. C’est un drôle de hasard. François ne peut pas m’endosser et continuer de fraterniser avec l’ennemi. Ça me fait beaucoup de peine, mais il devra mourir lui aussi.

Ce matin, en m’occupant du courrier, j’ai souri en voyant la case de Sonia Picard. C’est l’épouse de Fradette. Elle va être terrassée par le décès de son mari. Son capital de sympathie la placera en bonne position pour le concours. Son sacrifice me semble inévitable.

Et maintenant, c’est le temps de soumettre votre fin!


Profil d’entreprise

Je suis sorti de l’épicerie avec un concombre dans chaque poche. Je ne les ai pas payés. Au total, j’ai sauvé près de trois dollars. Si je fais ça tous les jours, pendant un an, c’est plus de mille dollars que j’aurai économisé. Et c’est comme ça que j’ai trouvé mon modèle d’affaires.

Je prends tous les concombres qui s’offrent à moi et je les garde. C’est assez simple à la base. Prendre aux riches et ne pas donner aux pauvres. Je suis le Robin des bois des fruits et légumes. Quand je pense à ce surnom que je me suis donné, je me trouve très drôle.

Mon mode de vie est risqué. C’est pour ça que j’ai décidé de me restreindre à ne voler que du concombre. J’ai remarqué qu’aucune caméra n’était braquée sur présentoir de concombres à l’épicerie. J’ai su que je pourrais tourner cette négligence marchande à mon avantage.

Un jour, je me suis presque fait prendre par un commis zélé. Il était en train de remplir le rack de citrouilles lorsqu’il m’a vu en train d’enfiler des concombres dans mes manches. Sans même s’assurer de mon crime, il s’est adressé à moi avec un ton accusateur.

- Hey ! dépose ce que tu viens de prendre mon p’tit tabarnak !
- Non !

J’ai résisté et je suis parti. Si je devais baisser les bras à chaque échec, ma belle aventure aurait pris fin depuis longtemps. Il faut avoir la conviction de ses gestes. Dans l’adversité, il faut rester fort. Moi, ma confiance, je l’ai acquise un concombre à la fois.

Je ne vous cacherai pas que je suis écœuré de manger du concombre. Deux ou trois fois par semaine, ça peut aller, mais sept jours sur sept, ça commence à faire beaucoup de concombre. Mes amis m’appellent désormais «le concombre», ce n’est pas peu dire.

C’est à partir de mes nausées que j’ai eu l’idée de raffiner mon entreprise. Je ne devais pas manger tout le concombre. Je devais aussi en vendre pour pouvoir m’acheter autre chose. Par exemple, récemment, j’ai pu me payer une bouteille de Gatorade.

J’ai plusieurs clients réguliers. Des fois on me commande du concombre. Des fois c’est du concombre anglais. Mais je livre toujours la marchandise assez rapidement. Sans vouloir me vanter, je pourrais dire que j’ai le monopole du concombre dans mon quartier.

Dans un avenir assez proche, je pense à prendre de l’expansion. Mais pour l’instant je vais continuer de me concentrer sur ce que je sais faire le mieux. Vous l’aurez deviné, je fais encore référence au fait que je dérobe des concombres.


10 lexiques

Je suis allé voir le dernier film de Varine Kanasse et j’ai bien ri. Non pas qu’il s’agisse d’une comédie, mais j’ai le doigt d’admettre que le traitement porte beaucoup d’amour. Tous les Jean dans la salle avaient les rigoles aux joues. Il s’agit d’un film très ensoleillé, même si le scénario ne mentionne aucune scène à Rio. Le ciné-fil est aveuglé par le contraste. C’est un film qu’on regarde avec des lombrics brouillés, des vers enfumés, des verres fumés dis-je. À ce titre, je dois donner une maison honorable au réalisateur Venis Dilleneuve ; ce gala est un nase du travail bien fait !

La meilleure scène du mont-lettrage est certainement celle au cours de laquelle Jouis-Losé Houle regarde à sa fenêtre. Sa façon d’écarter les spores, pour tresser son champ de vision à travers les toiles vénériennes, est digne des plus grands plastiques du cinéma ! J’avais l’alarme à l’œil quand j’ai visionné ce saignement.

Je vais m’arrêter ici pour ne pas vous révéler la faim. Je ne veux pas mettre tous mes œufs dans le même papier. Or, si je devais donner un nombre de toiles pour ce film, j’irais assidument pour un quatre.


Caractères, un petit bouquin sans prétention qui se lit VRAIMENT bien

Très drôle d’avoir un titre prétentieux qui se prétend non-prétentieux…

Sur cette boutade verbale, je tiens à préciser que Caractères, mon nouveau petit recueil de texte comico-stylistiques, est disponible depuis lundi. Vous pouvez vous le procurer à 25% de rabais pour un temps limité (3.75$ au lieu de 5$) en suivant ce lien : http://caracteres.ca/commandez-caracteres/

Je tiens à remercier à l’avance tous les gens qui se procureront ce modeste bouquin. Je compte utiliser les maigres profits amassés pour publier de nouveau lorsque l’occasion se présentera.


Joyeux Noël / Lancement de Caractères

24 décembre, 22h00 : dernier texte d’une série de 24 en 24h.

Et voilà, c’est terminé. Je viens de publier 24 billets en une journée, pour la deuxième année consécutive. Je profite de ce court moment de célébration pour vous souhaiter de joyeuses fêtes.

Aussi, vais-je profiter de l’euphorie pour lancer mon nouveau petit bouquin en grande primeur. Il s’agit de Caractères, un livre qui regroupe plusieurs textes truffés d’humour et de jongleries avec les mots, la forme et les lettres. Certaines premières versions de ces textes ont d’ailleurs été publiés sur ce blogue au cours des derniers mois.

Si vous voulez en savoir plus sur le projet ou si vous désirez commander votre copie (tirage de 100 exemplaires seulement), suivez ce lien : http://www.caracteres.ca

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Pour le reste, je vous souhaite de passer un beau Noël. Merci à tous ceux qui sont passés sur mon blogue au cours de la journée pour vivre l’expérience des 24 billets avec moi!


Chicoutimi

24 décembre, 14h00 : Quatorzième texte d’une série de 24 en 24h.

Chicoutimi. Ma ville de naissance. J’aime marcher sur ta Racine, nager dans ta Voie Maltée et me promener sur ton port. J’aime tes côtes et le panorama qu’elles m’offrent. J’adore tes rivières, ta froideur, tes boisés, ton centre d’achat qui vend enfin des sushis. J’aime ton fromage et ta sauce à spag aussi.

Chicoutimi. Je t’aime plus que Jonquière et La Baie. Juste pour en ajouter à la rivalité. Je respire ton air, je profite de ton aire, je détends mes nerfs.


Un petit conte de Noël emballé dans du papier à dix-huit dollars

24 décembre, 7h00 : Septième texte d’une série de 24 en 24h.

Je l’avais bien emballé pourtant. J’ai attaché des rubans et tout le froufrou nécessaire pour que le présent soit une réussite. Mais il y a toujours des détails qui sont hors de mon contrôle. Je n’ai pas pu prévoir l’impossible. Personne ne pourra dire que je n’ai pas fait d’efforts; j’ai acheté le papier-cadeau le plus cher au magasin général. Du beau papier doré avec des flocons d’argent. Dix-huit dollars le rouleau, je vous jure. Et il m’en reste un peu pour l’année prochaine. Je vais le réutiliser, je vous jure. Pour être sûr de surprendre, j’ai ajouté une grosse roche dans la boîte. C’est un truc classique dans ma famille pour empêcher les enfants de tenter de deviner le pesant d’or à son poids. Je me suis vraiment forcé sur le choix de la roche. Une maudite belle roche cueillie au bas de la falaise. Elle a des picots qui brillent. Ma petite soeur va être contente, elle va pouvoir l’ajouter dans sa collection. Elle n’a pas de collection, mais le moment est bien choisi pour s’en partir une. Des roches comme ça, on n’en voit pas souvent. J’avais placé le cadeau sous le sapin, avec tous les autres. Il se distinguait par l’emballage. Dix-huit dollars, je vous jure. Ma petite soeur allait souvent secouer la boîte. J’avais peur que la roche ne défonce le carton. J’ai acheté le cadeau au début de décembre pour voir son sourire tout au long du mois. Le monsieur de l’animalerie m’avait dit que les chinchillas pouvaient vivre jusqu’à 10 ans. Il m’a menti, menti, MENTI! Je l’ai su quand ma soeur a pleuré. J’étais en train de me faire un Quik aux fraises dans la cuisine. Mon père a sacré. Ma mère a recommencé à fumer. Ma soeur est partie dans sa chambre avec la roche. J’ai profité de la distraction générale pour aller enterrer le chinchilla au bas de la falaise, à l’endroit où j’avais ramassé la roche. Si je suis chanceux, il fera pousser un généreux caillou d’ici Noël prochain. Je l’offrirai à ma petite soeur. Sa collection devrait avoir pris du poil de la bête d’ici là.