Il était là, derrière son îlot, à étiqueter des romans auxquels il ne croyait pas. Toujours déçu des nouveaux arrivages, comme un patron exigeant qui a vu d’autres rivages. Il pouvait flairer le talent à des milles. Mais en remplissant de polars un rack, il n’avait d’envie que pour un snack.
J’prendrais une p’tite bouchée, dit-il d’un ton inégal, à travers sa barbe sale.
Ventru avant la quarantaine, ce commerçant de quartier n’aimait plus son métier. Il n’y demeurait que pour assurer la continuité familiale dans le domaine du bouquin… excluant les Harlequin. Il avait ce don pour déceler le génie. Mais en lisant un roman sans punch, il ne pensait qu’à l’heure du lunch.
Oh boy! j’ai un p’tit creux, dit-il avec son haleine de gin, esquissant un sourire misogyne.
Il était là, avachi devant son comptoir, à insérer des signets dans quelques publications de renom. Mais il se foutait désormais des romans primés, autant que des oeuvres opprimées. Il savait reconnaître un vrai miracle. Mais ne voyant aucun client au parking, il se voyait déjà chez Burger King.
À moins que j’fasse livrer, songe-t-il en ce mardi, toujours le regard engourdi.
Il a hérité de l’entreprise de son grand-père, de l’expertise de son père et des yeux de sa mère. Libraire par défaut, il n’en faisait désormais ni assez, ni trop. Il avait cette force pour reconnaître les meilleurs. Mais en faisant l’inventaire sur son Mac, il ne songeait qu’à bouffer un Big Mac.
J’vais fermer à 3 h aujourd’hui, lâche-t-il en sortant ses clés et ses verres Oakley.

Je comprends maintenant pourquoi il a des livres en trop.