Je suis au coin Bellechasse et 26e avenue. J’attends l’autobus.
Je ne me formalise plus des regards vineux qui maudissent la jeunesse pour se soulager d’avoir gaspillé la leur. Cet homme de 46 ans – qui a pourtant l’air d’en avoir 62 – murmure des sacres pour se convaincre que ça va faire arriver l’autobus plus rapidement.
Cette jeune femme tient son café depuis trop longtemps. Il rayonne de froideur. C’est probablement pour écarteler ses doigts et exposer son vernis fraîchement appliqué. C’est beau. C’est belle.
Cet ado attardé (jugement gratuit) fait sécher ses comédons au gré du vent. Il fixe l’horizon pour se donner un air profond. Une jambe à moitié fléchie, sur laquelle repose son skate, laisse entrevoir une lassitude commune.
L’homme moustachu, lui, brasse la monnaie qu’il a dans ses poches. Ça lui donne une prestance de bon vivant. On croirait voir un gérant de marché aux puces prêt à nous offrir le deal du siècle. Il est rassurant dans la grisaille.
(…)
Je me demande ce que tous ces gens pensent de moi. Probablement rien.
Tout ça est dans ma tête. Il n’y a pas d’autobus qui passe au coin Bellechasse et 26e avenue…

Un pichet de sangria cerné par le vide fait office de centre de table. Elle aurait dû être là depuis plus de trois heures, mais plutôt que l’aiguille de ses talons, c’est la plus petite de l’horloge qu’on entend claquer.