Je tremble. Maintenant que je connais le fond de l’histoire, je ne peux faire autrement. Il est trop tard pour reculer. Trop tard pour changer d’idée. Trop tard pour remettre les choses en perspective ou en question. S’il m’a demandé mon aide, c’est qu’il en a réellement besoin. Autrement il s’arrangerait tout seul. Il est habitué de bosser en solo Sylvain. Mais s’il a voulu que je me joigne à lui, c’est sûr que ses ambitions sont démesurées. Il ne m’aurait pas dérangé pour des balivernes. Il n’userait pas de mon temps pour des sornettes. Jamais il ne me solliciterait pour de vaines bagatelles. Ce n’est pas son genre. Sylvain est un homme charismatique, mais tout de même réservé. Quand il prend la peine de vous charmer avec ses idées, c’est pour la peine. Il ne ferait pas de vagues s’il n’y avait pas d’eau dans sa marmite.
Je tremble. Mais ça en vaut le coup. Quand Sylvain deviendra célèbre, je serai celui qui se tiendra fièrement derrière lui. Et si par un malheur sordide il devait échouer, je pourrais alors me cacher au flanc de sa honte. Je n’ai pratiquement rien à perdre, sauf l’argent que j’ai investi dans le projet. Au fond, je ne tremble pas de peur, je tremble d’anticipation. C’est la fébrilité qui me donne ces vibrations corporelles. Mes spasmes sont le résultat d’une insupportable attente. Nous préparons de grandes choses. Toute cette histoire m’empêche de dormir. Et comme nous avons dû vendre la bergerie, il ne me reste que les boulons à compter pour arracher quelques heures de repos.
L’histoire du chéquier
Tout ça a commencé il y a une quinzaine de mois. Vous seriez surpris si vous saviez à quelle vitesse je me suis retrouvé impliqué dans le projet. Quand j’y pense, j’en ai des sueurs froides. Mais si c’était à refaire, je plongerais à nouveau, sans aucune hésitation.
« Il faut travailler avec rigueur. La détermination est la source de la réussite. » C’est avec ces mots, à quelques virgules près, que Sylvain s’est adressé à moi la première fois. Il avait les yeux ronds et le nez rouge. J’ai d’abord cru qu’il était en boisson, mais j’ai rapidement compris que ses récentes expériences pouvaient entraîner des effets secondaires. À cette époque, il était plutôt évasif quand on lui posait des questions sur ses projets. Il se disait débordé. Il se montrait exténué. Puis un jour – alors qu’il avait réellement bu – il s’est confié à moi. Son énergie révélatrice m’a d’abord fait peur, mais j’étais intrigué. Je ne disais rien, je le laissais seulement témoigner, en postillonnant des consonnes inégales, les récits de la création qui le rendait soudainement si fier. Après de longues minutes de monologue, il s’est immobilisé et s’est mis à fixer le sol. Puis, en remontant sèchement sa tête, il s’est adressé à moi dans un français approximatif. Il m’a demandé de l’aider avec une violence absurde dans la voix. Absurde parce qu’on demande rarement des services sur ce ton. Sur le coup de la fatigue, et parce que moi aussi j’avais quelques verres de pastis derrière la cravate, j’ai accepté en hochant nerveusement de la tête.
Il a souri comme je ne l’avais jamais vu sourire auparavant. Il m’a ensuite mis à la porte en me demandant de passer le voir le lendemain pour que je signe les papiers officiels avec lui. Je n’ai rien compris, mais j’ai acquiescé à sa demande qui me paraissait à la hauteur du mystère qui planait déjà depuis des mois. Avant de fermer la porte, il m’a demandé d’apporter mon chéquier avec beaucoup d’insistance dans le regard. Je sais reconnaître ces regards-là, mon père en faisait usage lorsqu’il voulait que je déneige l’entrée. Alors que je m’éloignais vers ma voiture, Sylvain en a rajouté sur le compte des chèques. « C’est important pour les Sylvanoïdes », disait-il. « Ça va prendre beaucoup d’argent », criait-il.
Ce soir-là, en m’endormant et en dégrisant, j’ai eu un sentiment d’accomplissement étrange. Comme si j’étais sur le point de faire quelque chose d’important. Comme si on venait de me mandater pour une mission cruciale. Les Sylvanoïdes ? Mais c’est quoi cette merde ?
La complice
Caroline est une épouse exemplaire. Elle est compréhensive et elle époussette la télévision avant chaque épisode de Joyal Barnabé. C’est mon feuilleton préféré. En échange, je sors les poubelles et je vide la litière du chat. Les poubelles c’est le lundi. La litière c’est variable. Ça dépend de Joyal Barnabé. C’est aussi le nom de mon chat.
Caroline est une femme adorable. Mais je n’ai jamais su comment lui annoncer les choses importantes. Je manque soit de tact, soit de détermination. La détermination est la source de la réussite. Il faut travailler avec rigueur. C’est ce que Sylvain me dirait, en ponctuant probablement avec plus d’entrain que moi. C’est un bon orateur Sylvain. Il sait convaincre. Il sait séduire aussi. Il a marié une femme splendide.
Caroline est une complice du quotidien. Mais je ne pouvais pas lui parler du projet de Sylvain avant d’en connaître les fondements. C’est pour des raisons stupides comme celle-ci que je lui mens parfois. Je me sens coupable, mais ça passe rapidement. Ce jour-là, avant d’aller rejoindre Sylvain pour remplir sa paperasse, j’ai dit à Caro que j’allais à la quincaillerie pour acheter un tournevis. Elle a résisté à mon mensonge en disant qu’on avait déjà plusieurs tournevis à la maison. J’ai rétorqué avec malice en disant qu’on n’en avait pas pour le genre de vis que je voulais affronter. Elle aurait bien aimé me poser des questions sur les vis en question, mais je suis sorti en vitesse avec mon foulard et mon chapeau melon. Je porte ce genre de chapeau depuis quelques mois pour redéfinir mon genre. Ça me donne une attitude de bon gars, un peu taciturne, mais sympathique et créatif. Je pense que c’est bon pour mon image. Sylvain m’a dit que ça me donnait un beau genre.
Le pacte
Lorsque je suis entré chez Sylvain, il ne m’a même pas laissé essuyer mes bottes sur le tapis. Il m’a attrapé fermement par le bras pour m’attirer vers le sous-sol. Il est chic le sous-sol de Sylvain ; on peut y boire de la bière en fût. J’aurais bien aimé que Sylvain m’en offre un verre, mais il avait la tête ailleurs. — As-tu apporté ton chéquier ?
— Oui…
— Serais-tu prêt à me faire un chèque de 20 000 dollars ?
— Sylvain ! Ce sont toutes mes économies ça ! Pourquoi t’as besoin de 20 000 piastres ?
— Laisse faire. Je pensais que tu étais prêt à faire de grandes choses avec moi.
— Ben là !
— C’est beau… Je vais demander à Carl.
— Explique-moi ton affaire avant que je signe mon chèque au moins !
— O.K., mais tu dois me promettre de n’en parler à personne. Et si jamais on te pose des questions, tu dis que c’est de la foutaise. Ça marche ?
Quand je suis parti de chez Sylvain, j’étais un peu abasourdi. Je venais de lui confier une grosse somme d’argent, mais ça ne me dérangeait pas. Comme c’était jeudi, j’avais plutôt la tête à rentrer chez moi au plus vite pour ne pas manquer le début de Joyal Barnabé. L’émission joue tous les jeudis et il y a des reprises le samedi soir. Mais la fin de semaine, je fais des soirées de yoga avec Carl. C’est sûr que je pourrais toujours louer les DVD de Joyal, mais ça coûte cher. Je n’ai pas l’argent pour ça. Je n’ai plus l’argent pour ça.
L’alibi du tournevis
En passant le pas de la porte, Caroline m’a demandé pourquoi j’avais mis autant de temps à la quincaillerie. J’ai improvisé en disant que j’ai dû visiter trois succursales pour trouver ce que je voulais. Elle semblait fière de moi. Elle me regarde toujours avec admiration lorsque je porte mon chapeau melon. Sylvain devait avoir raison. Ça me donne un beau genre. Quand Caro m’a demandé pourquoi je ne ramenais aucun sac et aucun tournevis, j’ai figé.
— T’es encore allé te saouler la gueule avec Sylvain, c’est ça ?
— Non ! Tu vois bien que je n’ai pas bu.
— J’ai regardé dans l’atelier et on a tous les tournevis qui existent : tournevis étoile, tournevis plate, tournevis carré… et en différentes tailles.
— Ce qu’il me fallait, c’est un tournevis circulaire.
— Hein ?
— Un tournevis circulaire Caro, tu ne connais rien là-dedans, fais-moi confiance.
— Ça n’existe pas un tournevis circulaire ! Et même si ça existait, ça ne fonctionnerait pas. Ça tournerait dans le beurre !
— As-tu vu la manette de la télé ?
— Avoue-le donc que t’étais encore avec Sylvain.
— C’est de la foutaise !
Sylvain serait fier de moi. J’ai enlevé mon chapeau et je suis allé m’étendre sur le sofa avec une bière. Juste à temps pour le début de mon programme. C’était un épisode étrange. Les auteurs de Joyal Barnabé sont forts sur la déroute. Il arrive qu’on n’en sache pas plus à la fin de l’histoire qu’à son début…